LA MEDIATION : L’ECOLE RUSSE (L. VYGOTSKY)

 

1- L’homme

Vygotsky est né le 4 Novembre 1896 en Biélorussie. Il est issu d’une famille juive de 8 enfants. Son père était chef de département dans une banque. Il a reçu une instruction à domicile par un précepteur, selon la méthode socratique. Ses passions sont le théâtre et la littérature.

En octobre 1917, lors de la révolution, il a une forte activité publique : il est député de l’armée rouge. Il donne des cours de psychologie, d’esthétique et d’art.

En 1919, il contracte la tuberculose. C’est néanmoins cette année-là qu’il crée un laboratoire de psychologie.

En 1924, il se marie. Il aura deux filles. Il s’emploie à la définition de sa théorie marxiste du psychisme (1e lignes).

Il constitue la troïka avec Luria et Léontiev (nés respectivement en 1902 et 1904). Vygotsky est le plus marxiste du groupe, et le leader aussi.

A trois, ils cherchent à inventer des voies concrètes pour une pédagogie adaptée à la lutte contre l’analphabétisme.

En 1925, il subit une rechute de tuberculose. A l’hôpital, il achève sa psychologie de l’art et, dans les années suivantes, sa conception historico-culturelle du psychisme.

En 1933, il dresse un bilan de ses recherches et réflexions dans "Pensée et langage".En juin 1934, il meurt à 37 ans et demi.

 

2- Ses buts :

 

Vygotsky veut remplacer "l’abstraction réductionniste" (Schéma S-R) par une analyse concrète des activités humaines en "unités de base". Il veut se placer d’un point de vue pratique, celui de l’activité sociale de l’homme.

Il étudie la conscience, en réaction donc au béhaviorisme et réfléchit sur le rôle de l’outil et du médiateur,  ainsi que sur le rôle du langage dans la formation des concepts.

Il postule, pour étudier le développement des fonctions psychiques supérieures, une interaction entre le développement naturel, lié à la maturation de l’organisme, et le processus d’acquisition culturel, dû à l’apprentissage, tout en insistant sur ce deuxième aspect.

Les notions clés chez Vygotsky sont :

·      la médiation

·      la zone de proche développement

·      la notion d’obstacle franchissable

·      la notion d’instrument

 

3- La théorie de Vygotsky

 

La psychologie de Vygotsky est, en fait, une psychologie instrumentale. Elle est basée sur les notions d’instrument (outil) et d’activité instrumentée.

Cette activité n’est pas un automatisme de réponses et de réflexes - conception béhavioriste de l’époque - mais une transformation du milieu à l’aide d’instruments.

Et pour Vygotsky, les instruments (ou outils) sont de diverses sortes : un marteau, un crayon mais aussi des symboles et des signes.

Parmi les signes et symboles utilisés par l’homme figure le langage qui est le médiateur par lequel se crée la conscience. Il est le point de départ de l’activité mentale, car le langage permet de contrôler nos propres comportements et de transformer/ contrôler le comportement d’autrui.

Dans ses études sur le développement des fonctions mentales supérieures, il pose le postulat que la pensée et le langage ne peuvent clairement être dissociés.

Par rapport à Piaget, il s’oppose à l’idée selon laquelle la pensée de l’enfant ne se socialiserait qu’à l’âge scolaire (environ 7 ans, à l’époque).

Pour Vygotsky, le premier développement de l’enfant est étroitement solidaire du milieu social et c’est le langage qui permet de prendre progressivement de la distance par rapport à l’action (contrairement à Piaget pour qui c’est la représentation mentale).

Il fait la distinction entre le langage intérieur et le langage extérieur. En effet, selon lui, l’évolution psychologique va dans le sens d’une intériorisation progressive, autrement dit un passage progressif des réactions extérieures aux réactions intériorisées.

Pour Vygotsky, les relations entre les êtres humains peuvent être de deux types :

·      directes et immédiates

·      indirectes et médiatisées

 

Les relations directes se rencontrent chez l’animal et chez l’enfant, sous forme de cris, d’agrippements, de regards.

 Ce n’est que plus tard que l’enfant va utiliser des médiateurs et qu’il va communiquer par des signes (donc, de façon indirecte) et non plus seulement par des gestes.

Or, selon Vygotsky, le deuxième mode de communication ne peut que dériver du premier. Il en fait la preuve à travers son analyse du geste de pointage.

Selon lui, le geste qui consiste à indiquer du doigt un objet, joue un rôle essentiel dans le développement de l’enfant. Ce serait la base primitive de toutes les formes supérieures du développement.

Il serait d’abord un essai infructueux pour saisir un objet. Mais ce geste primitif apporte du nouveau quand l’enfant essaie notamment d’attraper l’objet trop éloigné.

Pourquoi ? Parce que l’entourage de l’enfant va lui venir en aide en comprenant son geste comme un geste d’indication.

Ainsi, grâce à une réaction venant de l’extérieur, ce geste acquiert une signification.

Et ce qui pourrait n’être qu’un échec pour l’enfant, donne naissance à une réaction nouvelle, non plus tournée vers l’objet mais vers la personne.

En fait, ce geste de pointage n’a de valeur que dans une relation à deux. C’est un phénomène à point de départ social.

Il devient un moyen de communication grâce à l’intervention de l’entourage et l’enfant est en fait le dernier à réaliser la valeur de son geste, qui a trois sens distincts :

·      sens objectif dans l’action : prendre

·      sens redéfini par l’entourage : pointer

·      sens nouveau pour l’enfant : indiquer

 

Ainsi, Vygotsky conclut que "nous devenons nous-mêmes à travers les autres" et toutes nos réactions internes sont d’abord des réactions externes.

Ce n’est que par les contacts sociaux que peuvent se construire les processus mentaux qui sont d’abord faits de catégories inter-mentales (c.a.d ; engendrées par des relations entre individus) qui deviendront par la suite des catégories intra-mentales.

Ainsi, la psychogenèse est avant tout une socio-génèse. Cette démarche est totalement différente de celle de Piaget pour qui les catégories sont d’emblée intra-psychiques même s’il reconnaît que le milieu social aide au développement.

 

4- L’activité instrumentale

L’activité, pour Vygotsky, n’est pas un réflexe ni une réponse ; c’est une transformation du milieu à l’aide d’instruments.

En ce sens, Vygotsky se détache du béhaviorisme, même si à une époque il prétendait réaliser une étude objective de la conscience en termes de "mécanismes complexes de transmission de réflexes".

Mais bien vite il dénoncera  l’état de crise dans lequel se trouve la psychologie à cette époque : état de scission entre la psychologie objective (dont l'associationnisme) et la psychologie subjective (à savoir la psychanalyse).

Pour Vygotsky, il faut dépasser cet état de crise par une démarche autre qui ne serait ni réductionniste (associationnisme) ni idéaliste (psychanalysme) et ne se contenterait pas d’observer mais adopterait une démarche génétique (étude des comportements en devenir).

En fait, Vygotsky est assez proche de Piaget, adoptant une démarche centrée à la fois sur le développement de l'individu et sur les mécanismes d’acquisition au cours de l’enfance.

Le sujet n’est pas un produit passif de la stimulation de l’environnement, pas plus qu’un esprit préexistant à cet environnement. Il est le fruit de l’interaction entre l’intérieur et l’extérieur (cf. Luria : les sources de l’activité volontaire ne sont ni dans les hauteurs de l’esprit ni dans les profondeurs du cerveau).

L’activité est un processus de transformation de la réalité que sous-tend un mécanisme de médiation, car cette transformation ne peut se faire qu’à l’aide d’outils et de moyens qui amènent le développement de l’activité purement réflexe au départ, et une construction de la conscience.

Cette construction se fait par l’usage de ces outils que sont les signes qui médiatisent non seulement la relation avec les autres mais aussi cette relation de la personne avec soi-même que constitue la conscience.

C’est pourquoi Vygotsky pense que l’étude du langage est le moyen privilégié d’étudier la conscience humaine.

Ainsi, Vygotsky dépasse la notion de conditionnement instrumental en élargissant la notion d’instrument aux notions de symboles et de signes.

 

Parmi les exemples d’instruments psychiques, il cite le langage, les différentes formes de comptage et de calcul, les moyens mnémotechniques, les symboles algébriques, les oeuvres d’art, l’écriture, les schémas, les diagrammes, les cartes, les plans...

 

Il reprend en fait l’idée de Engels selon laquelle le travail crée l’homme. Et l’outil est une activité spécifiquement humaine, produit d’une série d’adaptations artificielles qui visent à contrôler l’environnement.

Les instruments psychologiques seraient alors des outils sociaux par nature et visant au contrôle des processus de comportement propre (conscience) ou de celui des autres (communication).

 

Donc, la conscience n’est pas la source des signes mais le résultat des signes eux-mêmes, et les fonctions supérieures ne sont pas un pré-requis à la communication, mais le résultat de la communication elle-même.

Ainsi passe-t-on de l’activité réflexe à l’émergence et au développement de la conscience par la construction d’outils spéciaux que sont les signes, fournis par la culture et plus précisément par l’entourage de l’enfant.

 

D’où la loi de la double formation de Vygotsky, mécanisme explicatif central de la médiation, qui explique que le développement de l’enfant passe par une intériorisation progressive des instruments et la conversion progressive des systèmes de régulation externes (instruments) en moyens de régulation interne, c.a.d.  d’autorégulation, qui à leur tour remodifie la conduite externe .

 

"Dans le développement culturel de l’enfant, toute fonction apparaît deux fois : dans un premier temps, au niveau social, et dans un deuxième temps, au niveau individuel ; dans un premier temps entre personnes (interpsychlogique) et dans un deuxième temps à l’intérieur de l’enfant lui-même (intrapsychologique). Ceci peut s’appliquer de la même façon à l’attention volontaire, à la mémoire logique et à la formation de concepts. Toutes les fonctions supérieures trouvent leur origine dans les relations entre les êtres humains." Vygotsky, 1931.

 

Ainsi, les fonctions supérieures n’ont pas une origine naturelle mais plutôt une histoire sociale, extérieure à l’individu, ce qui accorde toute son importance à la médiation car sans le médiateur, aucun développement mental ne serait possible.

 

Toutefois, l’outil sert de médiateur à l’action de l’homme sur un objet (fonction externe de modification de l’environnement), tandis que le signe ne change pas l’objet d’un processus psychologique (fonction interne qui cherche à s’autocontrôler). Mais avant d’être intériorisés, les signes sont des médiateurs externes développés à partir de l’action instrumentale . Exemple : le geste de pointage.

 

Rappelons qu’au départ, le mouvement est orienté vers l’objet puis vers la personne, par l’intervention du médiateur. Il se produit alors une condensation, une simplification de l’acte, base de son intériorisation.

·      Sans les autres, l’activité instrumentale ne pourrait se convertir en signe.

·      Sans l’activité instrumentale, cette conversion n’aurait pas lieu.

·      Sans les signes, la construction des fonctions supérieures (intériorisation) ne pourrait se faire

·       

"Nous pouvons employer le terme de fonction psychique supérieure ou de conduite supérieure, lorsque nous nous référons à la combinaison de l’outil et du signe dans l’activité psychologique." Vygotsky.

 

Les instruments psychologiques augmentent les potentialités du comportement et rendent accessibles les résultats du travail des ancêtres (ex : l’histoire, les bibliothèques).

Et l’éducation est un développement artificiel de l’enfant, un contrôle artificiel de processus naturels, une restructuration fondamentale de toutes les fonctions du comportement

 

  • Exercice 1
  • Exercice 2